Le Parisien Libéré
 23 avril 2004


Les Américains spéculent dans la capitale
L'événement


CENT IMMEUBLES, 4 000 appartements ! C'est la première fois que les Américains font main basse sur autant de logements parisiens d'un seul coup. Westbrook, un fonds d'investissement (lire ci-contre) américain, a acheté 4 000 logements parisiens à deux grosses sociétés pour 1,2 milliard d'euros... Avec l'ambition de les revendre dans les cinq ans après avoir réalisé une plus-value de quelque 30 %.

« Les investisseurs américains sont présents sur Paris depuis cinq ans mais cette opération est la plus grosse de ce type jamais réalisée dans la capitale », commente Patrick Wallut, le président de la chambre des notaires de Paris. Dans ce Monopoly grandeur nature, ce sont les plus beaux quartiers qui sont concernés : Marais, Palais-Royal, XVI e ...

La rentabilité doit être immédiate Dans le monde de la finance et de l'immobilier, les experts connaissent bien ce procédé. « Les fonds d'investissement achètent au prix de gros un lot d'appartements. Puis ils les revendent au détail », explique Patrick Wallut. Dans le jargon des professionnels, cela s'appelle « la vente à la découpe ». Un phénomène local est à l'origine de cet afflux de fonds anglo-saxons sur la capitale : depuis 1997, les « institutionnels » français - grandes banques et autres compagnies d'assurances - ont changé leur fusil d'épaule, préférant céder leur patrimoine de logements contre des bureaux, plus rentables. Une aubaine pour le dollar. Sur les 30 000 appartements remis en masse sur le marché par Axa, la BNP... les hommes d'affaires de Manhattan en ont acquis en six ans près de la moitié ! Les autres appartements retombant dans l'escarcelle d'acquéreurs français, mais aussi allemands et hollandais, qui misent déjà depuis plusieurs années sur l'immobilier parisien. Mais, d'après les experts, les investissements de nos voisins européens ne sont pas aussi « agressifs » que ceux des New-Yorkais : sans mettre le couteau sous la gorge des locataires en place, « ils profitent des loyers pendant quinze à vingt ans », témoigne Olivier Boussard, responsable investissements chez CBRE Bourdais, une grande société de conseil en immobilier. Les Américains, eux, ont une tout autre notion de la rentabilité. « Elle doit être immédiate », souligne l'expert. C'est pour cela qu'ils revendent au plus vite leur pactole. À l'avenir, les fonds de pension à la française, qui viennent tout juste d'être autorisés dans l'Hexagone, entreront sans aucun doute à leur tour dans ce jeu des achats en masse d'appartements. Au grand dam des locataires. Rues des Arquebusiers (III e ), du Cherche-Midi (VI e ), de l'Université (VII e ), du Faubourg-Saint-Honoré (VIII e ), boulevard Exelmans (XVI e ) ou avenue des Ternes (XVII e ), les pâtés de maisons achetés par Westbrook, des centaines de familles sont acculées à l'achat ou au départ. « Nous refusons ce genre d'investissement spéculatif aux dépens des locataires parisiens », réagit Benoît Filippi, représentant de l'Association des comités de défense des locataires (ACDL). Dans le Marais, un comité de locataires est en train de se monter pour refuser d'ouvrir les négociations avec la société Boccador, créée pour assurer la vente des appartements. Tandis que Benoît Filippi dénonce un « mépris pour les occupants », Jacques Bienvenu, le PDG de Boccador, parle au contraire d'une « chance pour eux de devenir propriétaires ». S'ils en ont les moyens.

Association des comités de défense des locataires, 2, cité Jandelle (XIX e ). Tél. 01.48.78.54.11.

Eric Le Mitouard


De riches particuliers en quête de bonnes affaires


«UN FONDS d'investissement fonctionne comme un panier dans lequel l'argent est collecté. Cet argent vient de fonds de pension - épargne retraite américaine -, de riches particuliers ou de grandes banques, de sociétés d'assurance ou encore de trésoriers d'entreprise en quête d'une bonne affaire », explique un expert parisien. C'est un de ces puissants fonds d'investissement, Westbrook, implanté depuis 1990 à New York, qui vient de fondre sur Paris. Son objectif : revendre les immeubles dans les cinq ans avec la perspective d'une plus-value de 30 %.




Paris deux fois moins cher que Londres


ON COMPREND BIEN l'engouement des investisseurs étrangers pour la capitale française. L'immobilier, difficilement accessible pour les Parisiens, apparaît bon marché outre-Atlantique : deux fois moins cher qu'à Londres, trois fois moins qu'à New York ou Tokyo... A cela s'ajoute le caractère attractif de la Ville lumière et de ses beaux appartements haussmanniens. Autre garantie : faute de terrains à construire, les prix de l'ancien dans la capitale seront toujours en hausse. De quoi rassurer les investisseurs étrangers.

E.L.M.

Le Parisien , vendredi 23 avril 2004


LE TÉMOIN DU JOUR
« Aujourd'hui, j'entre en résistance »

FRÉDÉRICK ROUSSEAU est très heureuse de son deux pièces de 61 m 2 , dans la résidence des Arquebusiers, au coeur du Marais. Locataire depuis 1995 à raison de 1 100 € par mois, la pyscho-sociologue quinquagénaire s'est investie dans son quartier, dans les associations locales, notamment pour la réhabilitation du carreau du Temple. « Le fonds d'investissement Westbrook a racheté notre immeuble il y a un an mais ce n'est qu'en mars qu'ils nous ont mis au pied du mur : acheter notre appartement ou partir », dénonce la Parisienne. Rien d'illégal dans cela ni de très exceptionnel : tous les locataires dont l'appartement est vendu sont soumis au même dilemme. Il n'empêche : Frédérick, « très en colère », est donc allée voir son banquier. « Naturellement, j'ai commencé des démarches individuelles. Mais je ne peux pas tolérer que l'on dispose ainsi de mes économies. ». Si elle se décide à acheter - à 400 000 € environ -, elle devra donner une réponse positive avant le mois d'août. Sinon, le futur propriétaire de son logement risque de l'obliger à partir à la fin de son bail en 2007. « C'est bien simple, aujourd'hui, j'entre en résistance »... Comme la plupart de ses 148 voisins.

E.L.M.

Le Parisien , vendredi 23 avril 2004