Des locataires en lutte contre un
spéculateur américain
Achetés il y a 18 mois, des milliers
d'appartements parisiens sont mis en vente par un fonds
d'investissement new-yorkais. Certains locataires font de la
résistance, refusant de les acheter aux prix proposés.
Mis en ligne le 23 septembre 2004
Jeanne Moreau justifie sa présence de sa voix légendaire,
grave et obstinée. "J'habite le square du Roule depuis douze ans
et je suis mobilisée, comme tous les autres occupants". Comme
eux, elle a répondu ce soir là à l'appel de
plusieurs associations de locataires. La salle de la mairie du
8ème est trop petite pour asseoir tout le monde, une
assemblée de Parisiens plutôt BCBG. "C'est normal car ici,
ce sont les habitants du 17ème et du 7ème arrondissement
mais d'autres quartiers plus populaires sont concernés, comme le
11ème ou le 19ème" explique une dame qui loue depuis des
années un quatre pièces près de la Seine.
Comme tous les autres, elle a reçu cet été une
lettre l'informant de la vente prochaine de son appartement. Le vendeur
? Un puissant fonds d'investissement américain basé
à New York. Westbrook s'est offert il y a un an et demi un
impressionnant patrimoine immobilier dans la capitale. Une centaine
d'immeubles, soit plus de 3600 logements, et ce pour la coquette somme
de 1,2 milliard d'euros. Objectif de ces spéculateurs : revendre
"à la découpe" ce stock, appartement par appartement. Une
mission confiée à la société Boccador,
créée à cet effet. Grâce au volume
d'immeubles achetés, Westbrook a pu obtenir un prix au
mètre carré légèrement inférieur au
marché. Aujourd'hui, avec une hausse des prix de 20% en deux
ans, la plus-value potentielle fait rêver.
"Adopter la stratégie de
la tortue romaine"
"Environ un tiers des locataires ont déjà
manifesté leur désir d'acheter" explique le PDG de
Boccador Jacques Bienvenu. Pour les autres, c'est l'inquiétude.
Et l'heure de la mobilisation. "Ma famille habite dans l'immeuble
depuis 1912. Vais-je avoir le droit d'y finir mes jours ?" demande,
inquiet, un septuagénaire du 11ème. Une jeune femme
s'interroge : "est-on obligé d'autoriser les visites de notre
appartement dès maintenant ?" Les questions fusent dans la
salle. Marc-Antoine Lorne, le représentant de l'Association du
Square du Roule, insiste : "la priorité, c'est de créer
une association dans votre immeuble. Il faut agir collectivement".
Déjà trente associations luttent contre ce qu'elles
appellent le "diktat" de Westbrook. "Il faut adopter la
stratégie de la tortue romaine, explique avec fougue un habitant
du 3ème. Autrement dit refuser toute discussion individuelle
avec les vendeur pour instaurer un rapport de forces, immeuble par
immeuble." Applaudissements dans la salle.
"Comment voulez-vous que j'achète mon appartement avec un
prix au mètre carré fixé à 6000 euros ?"
affirme cette mère de famille. Locataires depuis des
années, la plupart n'avaient pas prévu d'acheter. Un
professionnel de l'immobilier résume la situation. "Tout ces
gens sont brutalement confrontés à la
réalité. Leurs loyers n'avaient pas augmenté
autant que le marché et ils découvrent les prix. S'ils
n'achètent pas, d'autres le feront car les offres
proposées ne sont pas exagérées".
D'ailleurs, plutôt que parler prix, les associations
préfèrent pointer les "fautes" commises par Westbrook :
expertises baclées, manque d'information, absence de
dialogue…
"Les locataires sont protégés par des lois et tout se
fait dans les règles, assure-t-on chez le représentant
français de Westbrook. Même son de cloche chez un influent
agent immobilier du 17ème arrondissement. "On crie au grand
méchant loup parce que ce sont des Américains. Mais les
institutionnels français font ça depuis des
années, sans prendre forcément les mêmes gants que
Westbrook".
"Sur le plan du droit, nous
sommes impuissants"
Armées d'avocats, les associations vont malgré tout
tenter de gagner du temps, en décelant les failles de cette
vente "à la découpe". Avec en tête une idée
claire : faire changer la loi pour empêcher des opérateurs
immobiliers de recourir aux congés-vente à des fins
purement spéculatives. "Aujourd'hui, sur le plan du droit, nous
sommes impuissants, précise en effet une représentante de
la mairie de Paris. Notre effort se porte donc sur l'achat de biens
pour les maintenir en locatif intermédiaire. Mais nos ressources
sont très limitées". Que pèsent en effet les
quelques immeubles préemptés sur les 30 000 logements
locatifs vendus depuis dix ans ? "Vous savez, Paris ne compte que 30%
de propriétaires et ce mouvement d'accession à la
propriété est une bonne chose" relativise le PDG de
Boccador.
Il confie toutefois regretter tout le bruit fait autour de cette
opération. "Je comprends que le congé pour vente puisse
être perçue comme une agression quand les prix sont
élevés. Mais la plus-value que va empocher ce fonds
américain, c'est la contrepartie d'un risque". Une logique qui
passe mal chez certains locataires pourtant bien rompus aux lois du
marché. "La plupart jouent la montre pour négocier
à la baisse" glisse-t-on dans une agence. "De toute
façon, nous ne sommes pas pressés " répond le
propriétaire de ces immeubles. Lyon et Marseille sont les
prochaines cibles de Westbrook.
De plus en plus de "ventes
à la découpe"
Une vente "à la découpe" est la transformation d'un
immeuble en plein propriété en une
copropriété. Cela conduit à scinder en plusieurs
lots des immeubles qui sont la plupart du temps déjà
occupés. Après une réunion d'information
générale puis personnalisée, le locataire a le
choix d'acquérir ou non son appartement. Depuis cinq ans, les
ventes "à la découpe" se sont multipliées à
Paris. Une évolution qui s'explique par la vente de centaines
d'immeubles par les investisseurs institutionnels (compagnies
d'assurances, Banque de France, …). Les "zinzins"
privilégient
aujourd'hui la location de bureaux à la location aux
particuliers. La rentabilité varie en effet du simple au double
(4% en moyenne contre 8% par an). Ce marché vise en
général les immeubles hausmanniens des beaux quartiers
parisiens ou les ensembles immobiliers des années 70 ou 80 de la
proche banlieue.
Renaud PILA