Le Monde
 2 octobre 2004


POINT DE VUE

Immobilier locatif parisien  :
 la fable de la spéculation

 
par Antoine Jeancourt-Galignani



Depuis peu, le secteur locatif parisien connaît une évolution paradoxale et qui pourrait devenir plus préoccupante encore.

Alors que la demande de logements à louer demeure forte et que les loyers des appartements libres à la location ont augmenté de 27 % au cours des cinq dernières années, on assiste à un certain retrait de l'offre qui pourrait, dans certaines circonstances, s'accentuer. 

De nombreux investisseurs institutionnels ont entrepris depuis plusieurs années de vendre leurs immeubles résidentiels soit directement, soit à des intermédiaires qui les revendront à leur tour lot par lot. Les locataires sont souvent les acquéreurs de ces appartements, comme la loi leur en donne la priorité, mais s'ils déclinent l'offre, notamment parce qu'elle leur paraît trop coûteuse, ce sont des investisseurs individuels qui vont acheter les lots, envisageant d'occuper l'appartement à l'expiration du bail ou de le conserver comme placement immobilier.

A première vue, cette stratégie des institutions est irrationnelle : si la demande de locations est forte, l'offre devrait s'accroître car ceux qui la fournissent pourraient en tirer un prix plus élevé et donc un meilleur rendement de leurs investissements.

Un petit nombre de compagnies d'assurances et de sociétés foncières se sont fixé comme objectif de conserver une partie significative de leurs actifs en immeubles résidentiels. Dotées d'une longue expérience dans ce domaine, ces sociétés sont attachées à un métier qu'elles croient plutôt bien faire, qui répond dans la cité à un incontestable besoin et qui a donc un avenir devant lui. Certes, sa rentabilité est plus faible que celle des immeubles commerciaux, mais ses risques, et donc sa volatilité, sont moindres.

Et, pourtant, même ces institutions se sont résignesé à vendre une partie de leur patrimoine, pour l'essentiel des immeubles haussmanniens situés dans les beaux quartiers de Paris. Des observateurs ont aussitôt dénoncé une spéculation effrénée à la recherche de plus-values. En réalité, elles ont décidé de vendre des immeubles dont l'exploitation se traduisait non par un moindre profit mais par des pertes économiques. Les immeubles ainsi mis en vente présentent en effet un rendement brut inférieur à 5 % et un rendement net après charges, directement liées aux immeubles, mais avant contribution aux frais généraux de l'ordre de 4 %, soit un rendement inférieur aux taux d'intérêt des emprunts à long terme contractés par ces sociétés pour financer leur patrimoine. Encore ces évaluations sont-elles optimistes, le rendement étant calculé par le rapport des loyers à des valeurs patrimoniales d'expertises nettement inférieures, en règle générale, aux valeurs constatées lors des ventes.

Par quelle singularité les immeubles haussmanniens les plus cossus de Paris sont-ils ceux qui offrent à leurs propriétaires un rendement aussi faible ? C'est bien sûr la réglementation des loyers de la région parisienne qui explique ce phénomène. Un appartement parisien libre de type haussmannien ou de standing correspondant sera loué aujourd'hui, selon sa surface et son état, entre 20 et 25 euros par mois le mètre carré. Il offrira alors au propriétaire institutionnel une rentabilité de l'ordre de 5,5 ou 6 % sur la valeur d'expertise pour des locaux désormais occupés.

Mais les locataires anciens du même immeuble paieront le plus souvent un loyer compris entre 10 et 15 euros par mois le mètre carré du fait d'une réglementation qui interdit pratiquement, à l'expiration des baux, de réajuster les loyers au niveau des valeurs actuelles du quartier, et n'autorise que des hausses très partielles étalées dans le temps.

Bien entendu, ces locataires sont incités à demeurer dans les lieux le plus longtemps possible. Le turnover de ces immeubles est faible, de 10 à 12 % seulement par an, ce qui pondère plus lourdement les loyers anciens dans les revenus de l'immeuble et en réduit encore la rentabilité. Le faible rendement s'accompagne souvent aussi d'une sous-utilisation des appartements les plus grands de la ville. Un ménage vieillissant dont les enfants se sont dispersés pourrait migrer vers un logement plus petit, mieux adapté à ses besoins. Mais pourquoi changer un 150 m2 pour un 75 m2 si le loyer doit être à peu près le même, ce qui est le cas s'ils sont, comme souvent à Paris, locataires depuis longtemps de leur grand appartement ?

Ainsi, comme on le voit fréquemment, les protections édictées au bénéfice des faibles profitent davantage aux plus aisés, qui en tirent ici une rente tout à fait conséquente. Mais les faits économiques ont tôt ou tard le dernier mot. A force de frustrer les propriétaires dans un marché qui ne manque pas par ailleurs de liquidités, ceux-ci se défont d'actifs qu'ils financent à perte et de préférence dans les conjonctures de prix élevés, comme ces dernières années. Les locataires sont alors forcés d'acheter au prix du marché leur appartement ou d'accepter le risque d'une cession à un investisseur individuel en espérant qu'il n'aura pas besoin d'occuper l'appartement à l'expiration du bail. Mais, les mêmes causes produisant les mêmes effets, l'investisseur individuel risque de se lasser de son placement le jour où la plus-value latente de l'appartement rendra plus dérisoire encore le rendement qu'il en tire et qui ne bénéficie plus d'aucun avantage fiscal significatif.

Le phénomène peut s'accélérer si les pouvoirs publics cèdent à la tentation démagogique mais toujours renaissante de la trêve complète des expulsions, ce qui aura pour effet immédiat de durcir les conditions d'acceptation des candidats locataires.

Les distorsions de l'économie du logement provoquées non par la "spéculation" mais par des réglementations perverses ne sont pas nouvelles. Elles se sont fortement réduites dans le secteur social et intermédiaire depuis le rapport Barre de 1976, qui, pour la première fois, en a fait une implacable démonstration et a conclu à un transfert massif des aides de la pierre à la personne. L'auteur ayant été nommé premier ministre quelques mois plus tard, les propositions du rapport ont été intégralement mises en œuvre à la stupeur générale, et les aides à la personne sont depuis cette époque et de plus en plus l'outil majeur de la solvabilisation des locataires et, dans une moindre mesure, des accédants à la propriété.

Mais la combinaison fondamentalement vertueuse des aides à la personne et d'un marché aussi libre et donc aussi efficient que possible n'a jamais été vraiment acceptée ni par la gauche ni par la droite. Les promoteurs privés et sociaux préfèrent toujours l'aide à la pierre. Les hommes politiques seront toujours tentés par des réglementations spectaculaires mais aveugles comme celle des loyers dits libres de Paris.

Comme l'illustre la progressive disparition du parc locatif haussmannien à Paris, ils ne rendent pas vraiment service à leurs électeurs. Ceux-ci n'avaleront pas toujours la fable de la mauvaise spéculation et finiront par découvrir une plus sobre et plus simple vérité économique.

Antoine Jeancourt-Galignani est président de Gecina (première société foncière française).

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 02.10.04